Malgré moi, j’y mettais mon amour

Quand je fus seul, Villeroy parti, sous mes couvertures je l’évoquais quelquefois, mais la tristesse de son départ perdit bien vite son sens primitif pour devenir une espèce de mélancolie chronique, pareille à un automne embrumé, et cet automne est la saison de base de ma vie car il réapparaît souvent, maintenant encore. Après les coups de soleil, pour que mon coeur, blessé par tant d’éclat, se repose, je me recroqueville en moi-même afin de retrouver les bois mouillés, les feuilles mortes, les brumes, et je rentre dans un manoir où flambe un feu de bois dans une haute cheminée. Le vent que j’écoute est plus berceur que celui qui geint dans les vrais sapins d’un vrai parc. Il me repose du vent qui fait vibrer les agrès de la galère. Cet automne est plus intense et plus insidieux que l’automne vrai, l’automne extérieur, car, pour en jouir, je dois à chaque seconde inventer un détail, un signe, et m’attarder sur lui. Je le crée à chaque instant. Je reste des minutes sur l’idée de la pluie, sur l’idée d’une grille rouillée, ou de la mousse pourrie, des champignons, d’une cape gonflée par le vent. Tout sentiment qui va naître en moi à l’époque que m’embue une pareille saison, au lieu de s’élever furieusement, au contraire s’incline et c’est pourquoi ma jalousie fut sans violence à l’égard de Bulkaen. Lorsque je lui écrivais je voulais que mes lettres fussent enjouées, banales, indifférentes. Malgré moi, j’y mettais mon amour. J’aurais voulu le montrer puissant, sûr de lui et sûr de moi, mais j’y mettais toute mon inquiétude malgré moi. Je pouvais recommencer ma lettre, mais la flemme me retenait. J’appelle flemme une espèce de sentiment qui me dit : ne recommence pas, c’est inutile. C’est quelque chose en moi qui sait très bien qu’il serait vain de me donner du mal pour paraître fort et maître de moi, car ma folle nature apparaîtra toujours par mille fissures. Non, j’ai perdu d’avance. Je crierai donc mon amour. Je ne compte plus que sur la beauté de mon chant.”

from my beloved Jean Genet and his book Miracle de la Rose

(via Anne-Francoise Kavauvaea)

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One thought on “Malgré moi, j’y mettais mon amour

  1. Thanks, Marcel, for sharing this text. Genet is one of the greatest French poets, no one (or very few people) seems to know it in France…
    His voice is incredible, every word he uses creates a poetical lighting upon an awful reality. In the text Marcel quotes here, Genet defines writing and literature as a way to give a continuation to an elusive moment of love and happiness. His works are all strongly linked to his life, even if he fantasises this life (see his movie “Un chant d’amour”… one of the most beautiful love movies on this earth).
    I know Marcel can read Genet in French, but I’m curious to know about Genet’s translations into English or German. Could anyone give me some clarification? Thanks for it…

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