Dire le monde pour l’inventer

Souvent, lorsque je parle, quand je suis face à face, je m’étonne d’entendre, en même temps que l’autre, ce que je viens d’énoncer à l’instant : je me découvre. Aussi, lorsque l’autre s’énonce, peut-on quelquefois, en des moments privilégiés, devenir cet espace offert à la compréhension. Mais dès que l’attention fléchit, je bredouille, sans arriver à poursuivre un cheminement. Comme si, pour dire, j’avançais sur un tapis tendu par l’attention d’une altérité soutenue. En d’autres mots, comment pourrait-on articuler la langue dans une bouche, si ce n’est, toujours déjà, dedans l’oreille du voisin ? Et cette langue, qu’invente-t-elle d’autre que ces catégories du monde que forgent, avec ces mêmes vocables, nos fictions mentales ? En d’autres termes : parler, c’est dire le monde pour l’inventer.

Maurice Olender/Un fantôme dans la bibliothèque

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